Chapitre 8 : Comment peut-on changer la société ?

 En Grande-Bretagne, la majorité écrasante des socialistes et des syndicalistes défendent généralement l’idée que la société pourrait être transformée sans une révolution violente. Il suffirait, disent-ils, que les socialistes gagnent suffisamment de soutien populaire pour gagner le contrôle des institutions politiques « traditionnelles » - parlement et conseils municipaux. Alors les socialistes seraient en position de changer la société en utilisant l’État existant - le service public, la justice, la police et les forces armées - pour appliquer des lois qui limiteraient le pouvoir de la classe employeuse.

 De cette manière, prétendent-ils, le socialisme peut être introduit graduellement et sans violence, en réformant le système actuel.

Cette théorie est, généralement, appelée le « réformisme », bien qu’occasionnellement, on entende des termes comme « révisionnisme » (parce que cela implique la révision complète des idées de Marx), « sociale-démocratie » (bien que, jusqu’en 1914, cela signifiait socialisme révolutionnaire) ou fabianisme (d’après la Société des Fabiens qui a longtemps propagé des idées réformistes en Angleterre). C’est une vision acceptée par la gauche comme par la droite du Parti socialiste comme du Parti communiste.

Le réformisme semble, à première vue, très crédible. Cela correspond avec ce que l’on apprend à l’école, dans les journaux ou à la télévision - que le « parlement » dirige le pays et que « le parlement est élu, démocratiquement, selon la volonté de la population ». Pourtant, malgré cela, chaque tentative pour introduire le socialisme par le parlement a été un échec. Ainsi, il y eut plusieurs gouvernements de majorité de gauche en Grande-Bretagne depuis 1945 - avec des majorités écrasantes en 1945 et 1979 - pourtant nous ne sommes pas plus près du socialisme qu’en 1945.

Les expériences ailleurs sont les mêmes. Au Chili en 1970, le socialiste Salvador Allende fut élu président. Les gens prétendirent que c’était une « nouvelle manière » d’avancer vers le socialisme. Trois ans plus tard, les généraux à qui on avait demandé de rejoindre le gouvernement renversèrent Allende et le mouvement ouvrier chilien fut détruit. Il y a trois raisons, toutes intimement liées, qui expliquent pourquoi le réformisme ne peut jamais réussir.

Premièrement, pendant que les majorités socialistes, aux parlements, introduisent « graduellement » des mesures socialistes, le pouvoir économique réel reste entre les mains de la vieille classe dirigeante. Ils peuvent utiliser ce pouvoir économique pour fermer des pans entiers de l’industrie, pour créer du chômage, pour faire monter les prix par la spéculation, déplacer de l’argent à l’étranger pour créer une crise des « balances des paiements », et pour lancer des campagnes de presse rejetant la faute sur le gouvernement socialiste.

Ainsi le gouvernement travailliste de Harold wilson a été obligé en 1964 et à nouveau en 1966 d'abandonner des mesures qui auraient bénéficié aux travailleurs - par le mouvement en masse de capitaux à l'étranger par des individus riches et des entreprises. Wilson lui-même a décrit dans ses mémoires comment

Nous étions à présent arrivés à la situation où des spéculateurs internationaux disait à un gouvernement nouvellement élu que le programme sur lequel nous avions fait campagne ne pouvait pas être mis en œuvre. (...) On demandait au premier ministre de la reine de baisser le rideau sur la démocratie parlementaire en acceptant la doctrine suivant laquelle une élection en Grande-Bretagne était une farce, suivant laquelle le peuple britannique ne pouvait pas choisir entre plusieurs programmes.

Le gouvernement d’Allende au Chili dut faire face à d’encore plus grandes attaques de la part de la haute finance. Deux fois, des pans entiers de l’industrie furent fermés par des « grèves de patrons », pendant que la spéculation augmentait énormément les prix et le contrôle des stocks par les hommes d’affaires obligea les gens à faire la queue pour se nourrir.

La deuxième raison pour laquelle le capitalisme ne peut être réformé est que l’État existant n’est pas « neutre », mais conçu, de haut en bas, pour préserver la société capitaliste. L’État contrôle presque la totalité des moyens de la force physique, les moyens de la violence. Si les organisations de l’État étaient neutres, et faisaient exactement ce qu’un gouvernement quelconque lui ordonnait, qu’il soit capitaliste ou socialiste, alors l’État pourrait être utilisé pour stopper le sabotage de l’économie par la haute finance. Mais si on regarde comment la machine étatique opère et qui donne réellement les ordres, on s’aperçoit qu’elle n’est pas neutre.

La machine étatique ne se résume pas simplement au gouvernement. C’est une vaste organisation comprenant plusieurs branches - la police, l’armée, la justice, le service public, ceux qui dirigent les entreprises nationalisées etc. Beaucoup de ceux qui travaillent dans ces différentes branches de l’État viennent de la classe ouvrière - ils vivent et sont payés comme des travailleurs.

Mais ce ne sont pas ces personnes qui prennent les décisions. Les soldats de base ne décident pas dans quelle guerre ils devront combattre ou quelle grève ils devront briser ; l'employé de Pôle Emploi ne décide pas de la somme des allocations chômages. La machine étatique entière est basée sur le fait que quelqu’un à un niveau donné de l’échelle doit obéir à celui du niveau supérieur.

C’est, essentiellement, le cas dans les sections de la machine étatique qui exercent la force physique - l’armée, la marine, l’armée de l’air, la police. La première chose que l’on apprend au soldat qui s’engage - bien avant de lui laisser toucher une arme - est d’obéir aux ordres, sans se soucier de son avis concernant ces ordres. C’est pour cela qu’on lui apprend à faire des manœuvresabsurdes. S’il est capable de suivre des commandements grotesques au défilé, il est clair qu’il tirera sans se poser plus de questions.

Le crime le plus terrible dans l’armée est de refuser d’obéir aux ordres - la mutinerie. Cette offense est si terrible que la mutinerie, en temps de guerre, est passible de mort. Qui donne les ordres ?

Si on jette un oeil à la hiérarchie de l’armée britannique ( et les autres armées ne sont pas différentes ), on trouve : général - commandant de brigade - colonel - lieutenant - sous-officier - soldat. A aucun moment n’interviennent les représentants élus - que ce soit un député ou un élu local. C’est aussi un acte de mutinerie pour un groupe de soldats d’obéir à leur député plutôt qu’à l’officier.

L’armée est une énorme machine à tuer. Ceux qui la dirigent - et qui ont le pouvoir de promouvoir d’autres soldats à des positions dirigeantes - sont les généraux. Bien sûr, en théorie, les généraux sont responsables devant le gouvernement élu. Mais les soldats sont entraînés à obéir à un général, pas à des élus. Si les généraux décident de donner des ordres aux soldats, qui ne sont pas ceux du gouvernement, celui-ci n’a aucun moyen pour contrer ces ordres. Il ne peut qu’essayer de convaincre les généraux de changer d’avis, si jamais il est au courant des ordres qui ont été donnés - parce que les affaires militaires sont toujours tenues secrètes, il est très facile pour les généraux de cacher leurs activités aux gouvernements qu’ils n’apprécient pas.

Cela ne signifie pas que les généraux ignorent, toujours ou très souvent, ce que leurs disent les gouvernements. En général, en Grande-Bretagne, ils ont trouvé plus utile de suivre presque tout ce que suggérait les gouvernements. Mais, dans une situation de vie ou de mort, les généraux sont capables d’enclencher leur puissante machine à tuer sans écouter le gouvernement, et il ne reste pas grand chose que le gouvernement puisse faire dans ces cas-là. C’est ce que firent, par exemple, les généraux, au Chili, quand Allende fut renversé.

Ainsi la question, « qui dirige l’armée ? », revient à « qui sont les généraux ? » En Grande-Bretagne, 80 % des officiers supérieurs viennent d’écoles privées  payantes, - la même proportion qu’il y a 50 ans (17 années de gouvernements travaillistes n'ont pas changé cela). Ils ont des liens de parenté avec les propriétaires de grandes entreprises, appartiennent aux mêmes clubs chics, se rencontrent dans les mêmes soirées mondaines, partagent les mêmes idées (si vous en doutez, lisez la page courrier de quasiment n’importe quel exemplaire du Daily Telegraph). Il en va de même pour les hauts fonctionnaires, pour les juges, pour les commissaires.

Pensez-vous que ces personnes vont obéir aux ordres d’un gouvernement pour enlever le pouvoir économique des mains de leurs amis ou relations dans la haute finance, seulement parce que 330 personnes discutent dans les salons de la chambres des députés ? Ne feront-ils pas, à la place, comme les généraux chiliens, qui sabotèrent les ordres du gouvernement pendant trois ans et, au moment venu, le renversèrent ?

En pratique, la « constitution » particulière que nous avons en Grande-Bretagne permet à ceux qui contrôlent la machine Étatique d'étouffer la volonté d’un gouvernement de gauche élu sans avoir à le liquider physiquement. Si un tel gouvernement était élu, il ferait face à un sabotage massif de l’économie (fermetures d’usines, fuites de capitaux, contrôle des stocks, inflation galopante). Si le gouvernement essayait de répondre à ses sabotages en utilisant les « moyens constitutionnels » - en votant des lois - il se retrouverait les mains liées dans le dos.

La Chambre des Lords refuserait certainement de ratifier ces lois - reportant leur vote au maximum. Les juges les « interprèteraient » de telle manière qu’elles seraient sans pouvoir. Les chefs du service public, les généraux, et les chefs de police se serviraient des décisions des juges et du Sénat pour justifier leur propre inaction à leur ministère. Ils seraient soutenus par quasiment toute la presse, qui déclarerait que le gouvernement se comporte « illégalement ». Les généraux se serviraient de ce langage pour justifier les préparatifs en vue de renverser un gouvernement « illégal ».

Le gouvernement serait impuissant devant le chaos économique - sauf s’il a déjà agi inconstitutionnellement et a appelé les soldats, la police à se retourner contre leurs supérieurs.

Pour celui qui pense que tout cela n’est que de la science-fiction, j’ajouterai qu’il y a eu au moins deux occasions dans l’histoire récente de la Grande-Bretagne où des généraux ont saboté les décisions gouvernementales qu’ils n’appréciaient pas.

En 1912, la chambre des Communes vota une loi qui permettait la création d’un parlement ’indépendant’ pour diriger une Irlande unie. Le dirigeant de droite, Bonar Law, dénonça immédiatement le gouvernement (Libéral !) et l’accusa d’être une « junte » illégale qui avait « vendu la Constitution ». La chambre des Lords retarda, évidemment, l’application de cette loi aussi longtemps qu’elle put (deux ans, dans ce cas), alors que l’ancien ministre de droite Edward Carson organisa une force paramilitaire dans le nord de l’Irlande pour résister à cette loi.

Lorsqu’on ordonna aux généraux qui commandaient l’armée britannique en Irlande, de se diriger vers le nord pour affronter ces troupes, ils refusèrent et menacèrent de démissionner. C’est à cause de cette action, couramment appelé la « Mutinerie Curragh », que l’Irlande du nord comme du sud, ne put avoir un seul parlement en 1914, et reste, encore aujourd’hui, une nation divisée.

In 1974 il y eut une répétition en minature des événements de 1912. Les Loyalistes sectaires et réactionnaires d'Irlande du Nord ont organisé un arrêt général de l'industrie, ont utilisé des barricades pour empêcher les gens d'aller au travail, pour ne pas être obligés d'accepter un gouvernement d'union protestant-catholique en Irlande du Nord. Les ministres britanniques ont demandé à l'armée britannique et à la police d'Irlande du Nord, le Royal Ulster Constabulary, de démonter les barricades et de mettre fin à la grève. Les hauts officiers de l'armée et les commandants de la police dirent au gouvernement que ce n'était pas recommandé, et que ni les soldats ni la police ne s'attaqueraient aux Loyalistes. Le gouvernement d'union protestant-catholique dût démissionner, les opinions des officiers de l'armée se sont montrées plus puissantes que celles du gouvernement britannique.

Si cela s’est passé, en 1912 comme en 1974, avec des gouvernements modérés prenant de timides mesures, imaginez ce qui se passerait si un gouvernement de socialistes militants était élu. Toute majorité réformiste conséquente seraient rapidement dans l’obligation de faire un choix : ou bien abandonner les réformes et suivre les directives de ceux qui contrôlent l’industrie et les positions étatiques clés ou se préparer à un conflit généralisé, qui, inévitablement, impliquera l’utilisation de la force, contre ceux qui contrôlent ces positions.

La troisième raison pour laquelle le réformisme est une impasse, est que la « démocratie » parlementaire contient des mécanismes internes permettant d’empêcher tous les mouvements révolutionnaires d’y trouver leur expression.

Certains réformistes affirment que le meilleur moyen pour prendre le pouvoir des mains de ceux qui contrôlent les positions clés de la machine étatique est pour la gauche d’obtenir la majorité au parlement d’abord. Cet argument s’effondre car les parlements sous-évaluent toujours le niveau de conscience révolutionnaire de la masse de la population.

La masse des gens ne croira en sa capacité de prendre le contrôle de la société que lorsqu’elle le fera en pratique, par la lutte. Ce n’est que lorsque des millions de gens occupent leurs usines ou prennent part à une grève générale que les idées du socialisme révolutionnaire deviennent, soudainement, réalistes.

Mais un tel niveau de lutte ne peut se maintenir indéfiniment sauf si la vieille classe dominante est éjectée du pouvoir. Si elle y reste, elle attendra que les occupations et les grèves diminuent, et, alors, utilisera son contrôle sur l’armée pour briser la lutte. Une fois que les grèves et les occupations commencent à vaciller, le sentiment de confiance et d’unité au sein des travailleurs commence à s’évanouir. La démoralisation et l’amertume s’installent. Même les plus combatifs commencent à penser que le changement de société n’est qu’un rêve fou.

Voilà pourquoi les employeurs préfèrent toujours que les votes de grèves se fassent lorsque les travailleurs sont à la maison, prenant leurs idées à la télévision ou dans les journaux, et pas lorsqu’ils sont unis dans des meetings de masse, pouvant entendre les arguments des autres travailleurs.

Voilà aussi pourquoi les lois antisyndicales contiennent presque toutes une clause obligeant les travailleurs à arrêter la grève, lors d’un vote à bulletin secret. Ce genre de clause s’appelle, à juste titre, celle des périodes de « refroidissement » - elles servent à verser de l’eau froide sur la confiance et l’unité des travailleurs.

Le système parlementaire prévoit, dans sa structure, des périodes de refroidissement et des votes à bulletins secrets. Par exemple, si un gouvernement est mis à genoux par une grève massive, il dira sûrement,« OK, attendons trois semaines avant la tenue d’élections législatives qui résoudront la question démocratiquement ». Il espère que d’ici là la grève sera arrêtée. La confiance et l’unité des travailleurs vont alors se faner. Les employeurs pourront mettre les militants sur une liste noire. La presse capitaliste et sa télévision pourront se remettre à fonctionner normalement, martelant les travailleurs d’idées pro-gouvernementales. La police peut arrêter les « fauteurs de troubles ».

Alors, lorsque l’élection a finalement lieu, le vote ne reflètera pas le point culminant de la lutte des travailleurs, mais le plus bas niveau, après la grève.

En France, en 1968, le gouvernement du Général De Gaulle utilisa les élections exactement dans ce but. Les partis réformistes ouvriers et les syndicats appelèrent à la fin de la grève, et De Gaulle gagna les élections.

Le premier ministre Britannique, Edward Heath, essaya la même ruse lors d’une grève de mineurs massivement soutenue, en 1974. Mais cette fois, les mineurs n’ont pas été dupes. Ils restèrent en grève - et Heath perdit les élections.

Si les travailleurs attendent les élections pour décider de positions clés durant la lutte de classe, ils n’atteindront jamais le point culminant.

L’État ouvrier

Face à cela, Marx, dans sa brochure La guerre civile en France, et Lénine dans L’État et la révolution décrivirent une vision complètement différente sur le moyen pour le socialisme de gagner. Aucun d’eux ne tirèrent leurs idées de l’espace, ils développèrent, tous deux, leurs analyses en regardant la classe ouvrière en action - Marx vit la Commune de Paris, Lénine les soviets (conseils d’ouvriers) russes de 1905 et 1917.

Mais Marx et Lénine insistèrent sur le fait que la classe ouvrière ne pouvait commencer à construire le socialisme avant d’avoir, au préalable, détruit le vieil État basé sur des chaînes de commandes bureaucratiques, et ensuite créé un nouvel État basé sur des principes entièrement nouveaux. Lénine souligna que cet État devait être complètement différent de l’ancien, en l’appelant « Etat-Commune », un État qui « cesse d'être un Etat ».

Un nouvel État, disaient Marx et Lénine, sera absolument nécessaire si la classe ouvrière veut imposer sa loi sur les restes des anciennes classes dirigeantes et moyennes. C’est pour cela qu’il l’appelèrent la « dictature du prolétariat » - la classe ouvrière devait décider de la façon dont la société devait fonctionner. Elle devait aussi défendre sa révolution contre les attaques des classes dominantes d’autres pays. Pour accomplir ces deux tâches, elle doit avoir sa propre force armée, une certaine forme de police, de cours, de prisons.

Mais si cette nouvelle armée, police et système légal doivent être contrôlés par la classe ouvrière, et ne jamais se retourner contre ses intérêts, ils doivent être d’une nature complètement différente de ceux de l’État capitaliste. Ils doivent être le moyen par lequel la classe ouvrière en tant que majorité impose sa dictature au reste de la société, pas une dictature dirigée contre la majorité de la classe ouvrière.

Voici les principales différences.

- L’État capitaliste sert les intérêts d’une petite minorité de la société. L’État ouvrier doit servir les intérêts de l’immense majorité. La force dans l’État capitaliste, est exercée par une minorité de mercenaires, coupés du reste de la société et entraînés à obéir aux ordres de leurs supérieurs. Dans un État ouvrier, la force serait nécessaire uniquement pour que la majorité se protége des actes antisociaux des restes de l’ancienne classe privilégiée. La police et l’armée d’un État ouvrier doivent être composées de travailleurs, qui côtoient librement avec leurs camarades ouvriers, qui partagent les mêmes idées et la même vie. En effet, pour s’assurer que les groupes de soldats et de policiers ne se développent jamais de manière à être séparés de la masse des travailleurs, la « police » et les « soldats » doivent être des travailleurs qui sont chargés tour à tour, par un système de roulement, d’assumer ses fonctions.

- Plutôt que les forces armées et la police soient dirigées par un petit groupe d’officiers, elles seront dirigées par des représentants, directement élus, de la masse des travailleurs. Les représentants parlementaires, dans un État capitaliste, votent des lois mais laissent, à plein temps, des bureaucrates, juges et commissaires de police la capacité de les appliquer. Cela permet aux députés et élus locaux d’avoir un million d’excuses quand leurs promesses ne sont pas tenues. Les représentants des travailleurs dans un État ouvrier devront voir leurs lois mises immédiatement en application. Ce sont eux, et pas une élite de hauts bureaucrates, qui devront expliquer aux travailleurs du service public, de l’armée etc. comment les choses doivent se faire. Et de même, des représentants ouvriers élus devront interpréter ces lois dans les tribunaux.

- Les représentant parlementaires dans un État capitaliste sont détachés de ceux qui les élisent, par de gros salaires. Dans un État ouvrier, les représentants ne devront pas recevoir plus que le salaire moyen d’un ouvrier. Il en va de même pour ceux qui travaillent à faire appliquer les décisions des représentants (l’équivalent des fonctionnaires actuels). Les représentants ouvriers, et tous ceux concernés à appliquer les décisions des travailleurs, ne devront pas être, comme les députés, élus pour cinq ans (ou à vie dans le cas de hauts fonctionnaires) sans la possibilité d’être renvoyés. Ils devront être soumis à au moins une élection par an, et être révocables à tout moment s’ils ne suivent pas les souhaits des travailleurs.

- Les représentants parlementaires sont élus par tous les gens d’une certaine localité - bourgeois, classe moyennes, et classe ouvrière, propriétaires de même que locataires. Dans un État ouvrier, les élections concerneraient uniquement ceux qui travaillent, votant, seulement, après des discussions ouvertes. Ainsi le noyau de l’État ouvrier consisterait en des conseils ouvriers dans les usines, les mines, les docks, dans les bureaux, avec des groupes tels que les femmes au foyer, les retraités, les étudiants ayant leurs propres représentants.

De cette manière, chaque section de la classe ouvrière aurait ses propres représentants et serait capable de juger s’il ou elle suit ses intérêts. Ainsi, le nouvel État ne peut devenir une force séparée de et opposée à la majorité de la classe ouvrière - au contraire de ce qui s’est passé dans les pays du bloc de l’Est qui s’appelaient « Communistes ».

Dans le même temps, le système des conseils ouvriers fournit un outil avec lequel les travailleurs peuvent coordonner leurs efforts pour faire tourner l’industrie selon un plan décidé nationalement et démocratiquement, et pas finir par se concurrencer. Il est facile de voir comment la technologie informatique moderne permettrait à tous les travailleurs d’obtenir des informations concernant diverses options économiques accessibles à la société, et conduire leurs représentants à choisir ce que la majorité des travailleurs pense être les meilleures options - savoir si on construit des Concordes, ou un système de transport public fiable et bon marché, savoir si on construit des bombes nucléaires ou une banque de reins artificiels, etc.

L’extinction de l’État

Parce que le pouvoir étatique ne doit pas être séparé de la masse des travailleurs, il sera beaucoup moins coercitif que sous le capitalisme. Lorsque les restes de l’ancienne société contre qui il était dirigé, sera résignée à la victoire de la révolution, et lorsque d’autres révolutions auront renversé les autres classes dirigeantes, il y aura besoin de moins en moins de coercition, jusqu’à ce que les travailleurs n’aient plus besoin de quitter leur travail, pour accomplir les tâches « policières » et « militaires ».

C’est ce que Marx et Lénine voulaient dire lorsqu’ils disaient que l’État devrait disparaître. A la place de la coercition contre les gens, l’État deviendrait plutôt un mécanisme de conseils ouvriers pour décider comment produire et distribuer les richesses.

Les conseils ouvriers doivent apparaître, sous une forme ou sous une autre, lorsque les conflits entre les classes ont atteint un très haut niveau. « Soviet » fut le mot russe pour désigner les conseils ouvriers de 1905 et 1917.

En 1918, en Allemagne, les conseils de travailleurs furent, brièvement, le seul pouvoir dans le pays. En Espagne, en 1936, les différents partis et syndicats ouvriers s’unirent dans des « comités de milices », qui dirigeaient localement et ressemblaient à des conseils ouvriers. En Hongrie, en 1956, les travailleurs élirent des conseils pour faire tourner les usines et les villes, lorsqu’ils combattaient les troupes russes. Au Chili, en 1972-73, les travailleurs commencèrent à construire des « cordones » - des comités de travailleurs qui reliaient les grosses usines.

Les conseils de travailleurs apparurent en tant que structures qu’utilisent les travailleurs dans leurs luttes contre le capitalisme. Ils peuvent démarrer avec de modestes fonctions, récoltant des fonds de soutien pour la grève par exemple, mais parce qu’ils sont basés sur l’élection directe des travailleurs, sur des représentants ouvriers soumis à la révocation, ils peuvent, aux plus hauts points de la lutte, coordonner les efforts de la classe ouvrière toute entière. Ils peuvent former la base du pouvoir des travailleurs.

Chris Harman est militant marxiste britannique né en 1942 et décédé au Caire en 2009. 

D'origine ouvrière, il a étudié au milieu des années 1960 à la London School of Economics où il était l'un des animateurs de la gauche estudiantine, puis (avec d'autres comme Tariq Ali) de la Vietnam Solidarity Campaign, une organisation qui a mobilisé des centaines de milliers de britanniques contre la guerre au Vietnam. 

Il est rapidement devenu membre de la direction des International Socialists, la principale organisation de l'extrême gauche britannique, devenue depuis le Socialist Workers Party(Grande-Bretagne) (SWP) (« Parti socialiste des travailleurs », trotskiste), et de son courant international, l'International Socialist Tendency.


Chris Harman a été nommé rédacteur en chef de l'hebdomadaire du SWP dans les années 1970 et l'est resté (avec un bref intervalle) jusqu'en 2004. Il est aussi rédacteur en chef de la revue théorique du SWP.

 

Il est l'auteur de plusieurs centaines d'articles, ainsi que d'ouvrages plus substantiels ayant comme thèmes, entre autres, l'histoire des luttes ouvrières et des mouvements révolutionnaires, la théorie marxiste et l'analyse du capitalisme contemporain, l'URSS et les pays de l'Europe de l'Est, l'attitude marxiste envers l'islam. Il a contribué à défendre la théorie développée par Tony Cliff, le fondateur du SWP, selon laquelle l'URSS et les autres pays se réclamant du « communisme » étaient en réalité des « capitalismes bureaucratiques d'État ».